Atelier d'écriture

Sous les yeux de Borges

Sous les yeux de Borges

Découvrez la nouvelle du lundi. Celle inspirée par la formidable Bricabook. Une photo me permet d’écrire une histoire puisée au fond de mon imaginaire. Je vous emmène en Argentine au pays du grand Jorge Luis Borges.  Pour ceux qui aiment être bercés, rendez-vous en bas de page pour la version podcast du texte.

Et partagez votre avis dans les commentaires.

Bon voyage

———

Le bar est plein.

Plein de conversations, de rires dévorants les silences, de vie gourmande de temps qui passe et qui ne se rattrape plus…

Buenos Aires me manque parfois.

Je viens enfin de finir le calcul des pourboires de Luis. C’est une belle journée pour lui. J’en suis heureuse même si j’ai dû m’y reprendre à 3 fois. Arrivée à Madrid, je n’imaginais pas qu’un café argentin pourrait attirer tant de monde. Tant de monde et pourtant, aujourd’hui,  je ne vois que lui.

Ce vieil homme, assis là juste en face de moi. De l’autre côté de la frontière d’imaginaire dessinée par mon comptoir. Voilà maintenant, dix minutes que j’essuie le même verre, absorbée par sa séduisante mélancolie. Il me touche fortement, c’est étrange. Je le connais sans le connaître. Quand il est entré, j’ai d’abord entendu sa canne. Elle accompagnait chaque pas de ce corps fatigué prenant le soin de bien heurter une à une les tables et chaises de la salle. Je voyais des faisceaux lumineux naître harmonieusement sur l’acajou brillant de son appui. Ils venaient déposer une caresse sur son visage sans qu’il ne le perçoive. Cette salle était devenue un labyrinthe imaginaire pour ce regard usé par le temps ou peut-être par l’excès de bibliothèque. Sa solitude s’est assise laborieusement avec lui, puis il a dégainé une arme indispensable pour rompre ce vertige métaphysique : sa paire de lunettes.

Ensuite, il a sorti de sa poche, un bout de papier minutieusement plié. Et minutieusement, il l’a déplié. C’est une page de journal sur laquelle ses yeux ravivés se penchent au plus près. Il serait trop facile d’imaginer qu’ils essaient de déchiffrer les mots. Non, ils s’approchent pour lécher les lettres, les gouter, se délecter de cette saveur de sens, de sons, et les avalent une à une pour prolonger une incroyable extase. Se nourrir de verbes et boire le langage jusqu’à la lie. Voilà un plaisir indémodable.

Les cheveux gominés en arrière et ses bacchantes pessimistes lui donnent un air de bibliothécaire. Il est élégamment vêtu d’un costume en tweet brun balayé d’une large cravate : beau pour une grande et belle occasion. Il arrive tout droit d’une époque littéraire fantasmatique où les fables ensorcelantes et ensorcelées disent bien plus sur l’humanité que les petits récits sentimentaux. Cette époque, c’est celle des « Nobel » :  García Màrquez, Neruda ou Camus.

Mais qui est-il au juste ? Un écrivain ? Un poète ?

Vraisemblablement un lecteur nostalgique.

C’est vrai quoi, qui peut bien découper des articles de presse et les garder dans sa poche ?

Je ne tiens plus. Je laisse ce verre sur le comptoir et le rejoins.

« ‘Bonjour Monsieur, pardonnez-moi,  je vous regarde lire cet article et…

Sa tête s’incline magistralement vers moi en cherchant ma voix. Je perçois à peine son iris derrière les verres épais de ses lunettes. Il me sourit tendrement.

– Et ?

– Et je me demande ce que vous lisez, vous semblez captiver.

Son sourire s’élargit d’émotion. Sa main me tend l’article dans une volonté patentée de partage et de fierté.

– Lisez donc, c’est écrit là ! Ils lui ont enfin accordé ! Borges avait raison :  l’oubli est la seule chose qui n’existe pas. Et ils lui prouvent. Ils ne l’ont pas oublié.

Je saisis le papier et lis « Un comité d’écrivains assument la responsabilité de récompenser Jorge Luis Borges du prix Nobel de littérature 2018 »

– Je ne pouvais venir qu’ici pour fêter cela dignement, je n’en crois pas mes yeux.

– Pourquoi ici ?

Ce bar s’appelle « Fictions » … c’est un hommage au livre de Borges

Je rougis.

– C’est vrai. Mais personne ne fait le rapprochement.

– Manque d’imagination certain. Je ne sens que l’Argentine ici , et à plein nez avec ces effluves de Maté.

Il fouille sa poche pour laisser 5 euros sur la table. Se relève lentement tout en cherchant sa canne, que je lui tends prestement. Il plie méticuleusement son article. Le range dans sa poche de veste.

– Vous savez, c’est drôle quand même. Ce geste que je fais… Je viens de plier cet article et le placer dans mon manteau. Borges lui, c’est son 1er livre qu ‘il avait glissé dans les poches des manteaux de critiques littéraires pour qu’ils le lisent…

Il sourit et se dirige vers la sortie dans un halo de lumières divines. Passe la porte du bar au dessus de laquelle flotte une ardoise arborant une citation du maître

LA GLOIRE EST AUSSI UNE DES FORMES DE L’OUBLI. Jorge Luis Borges.

Cet après-midi, je crois que j’ai croisé Borges. Et il était enfin heureux.

 

 

Version Podcast

 

 

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4 commentaires

  • Marie Kléber- 15 octobre 2018

    C’est superbe!
    L’histoire et la danse des mots.
    Il y a beaucoup de lumière dans ces lignes

  • elsa grangier- 15 octobre 2018

    Merci Marie !!

  • Nady- 17 octobre 2018

    Popopo ! Elsa ! Mais quelle maîtrise de l’oralité et de l’écriture !!! Tout est parfait ! J’ai encore été sous le charme de ton podcast cette semaine ! Le choix des mots, la musique, le ton, la voix, le thème, les enchaînements ! Bref, je n’ai plus de mots tellement j’ai adoré ! J’ai même enchaîné avec ivre de livres pour une dernière danse et la chute sur la vérité de la mort est sublime ! Merci pour ce beau moment !

  • Amandine- 23 octobre 2018

    C’est original d’avoir la version Podcast. Très beau texte.