Mr Piekielny, Deserablez-vous

Le 17-09-2017

Ivre de livres – Ma chronique – Un certain Monsieur Piekielny – François Henri Deserable- Editions Gallimard

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Le 3eme roman de Francois-Henri Désérable, Un Certain M.Piekielny,  figure parmi toutes les sélections de prix littéraires du moment. Parmi ceux-là, le Goncourt évidemment.

D’ailleurs, coïncidence, il comporte déjà un point commun avec le saint graal littéraire. Car Piekielny est un personnage de la Promesse de L’Aube signé Romain Gary, lui-même récompensé à 2 reprises par le Goncourt. Un personnage dont l’unique apparition au chapitre 7 du roman ne va cesser de hanter le narrateur de Désérable.

 Dans la Promesse de l’Aube, Piekielny, juif polonais – voisin de Gary – finit par croire l’exceptionnel destin prévu du futur écrivain prévu par sa mère – et alors lui demande de parler de lui aux grands de ce monde quand il les verra.

«Dites leur qu’au 16 de la rue Grande Pohulanka, à Wilno, habitait un certain Monsieur Piekielny ».  

Piekielny signifie infernal en Polonais, sous la plume de Gary, il fini gazé dans les fours crématoires…

 

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Piekielny, a-t-il vraiment existé?

De Vilnius à Paris en passant par Venise, une enquête de fond se déploie. Désérable prend la loupe, fouille les registres, interroge les voisins, reli(e)(s) Gary et Gogol, et tente d’éclaircir certaines zones d’ombre de son icône de plume, souvent sans succès.Sa quête de vérité bute dans les pages d’un livre.

Y-a-t-il mythification littéraire ? Gary-Ajar maître en la matière aurait pu nous jouer un (autre) tour dans la sublimation de son autobiographie ?

Dans une époque où les fake-news nous accablent, Désérable veut en avoir le livre net et duper le mensonge. Alors, comme « rien ne sert de se décourager », hors de question d’abandonner cette sévère addiction.

Il y a du Gary dans Un certain M. Piekielny et à chaque page. Dans le style d’abord, Désérable cultive un merveilleux jardin où les profondes images poétiques poussent au milieu d’une légèreté déconcertante. Bien écrire, c’est avoir beaucoup lu. Et alors en plus, si c’est du Gary…

« je commence toujours mes romans par 50 pages ennuyeuses pour décourager les cons »

« Elle s’était endormie un bras replié pour me laisser lire à la lumière de la lampe, geste si simple qui à chaque fois me donne envie de la rouer d’amour et de la cribler de baisers. »

 

Puis, les allusions aux ouvrages de l’auteur de la Vie devant soi sont légion. On y croise notamment, Gengis Cohen, Clair de Femme et la Promesse de l’Aube bien entendu. Sans parler des traits soudainement communs entre l’histoire du narrateur et celle de Gary. Ceux qui aiment les réceptions chez Monsieur l’Ambassadeur seront hypnotisés et ceux qui ne les fréquentent pas ouvriront leur 1er Gary.

 

La question initiale « Piekielny a-t -il existé ? » retourne sur le banc de touche d’une patinoire pour jouer avec le veritable objet du livre : la distorsion de la vérité ou quand l’union de la fiction et la réalité sublime le roman. Comme ce numéro d’Apostrophe dans lequel Pivot reçoit Gary qui divinement raconté, peut très vite devenir un Effet Mandela.

Où est le vrai ? où est le faux ? Est-ce important ?

Comme disait Emile Ajar en citant Gary, « Qu’est-ce que la vérité sinon ne pas se faire prendre ? »

La air-rencontre entre Gary et Désérable fait figure de clou pour la démonstration. Tant par sa précision sur la vie de Gary, sur ce qu’il aurait pu dire, que par le pouvoir du voyage littéraire qui s’en dégage. On y croirait ! 

Cette rencontre apporte surtout un élément de réponse à l’enquête de Deserable, prétextée en filigrane.

« Kafka, Céline, Camus, Sartre enferment l’homme et le roman dans une seule situation, une seule vision exclusive. Ils nous clouent dans la fixité absolue et donc autoritaire, irrémédiable, de leur définition sans appel, dans une condition sans sortie : Kafka dans l’angoisse de l’incompréhension, Céline dans la merde, Camus dans l’absurde, Sartre dans le néant… Il y a bien pire, tu me diras, que le roman totalitaire : le roman sans chair, sans visceres, celui qu’on appelle avec pompe le nouveau roman… On voit à quoi ça mène : on commence par exclure le personnage dans le roman, et on finit par massacrer six millions de juifs. Comment ça j’exagère ? »

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Comme Piekielny est l’obsession de Désérable ici. La tragédie de holocauste fut celle de Gary apparaît parfois même en simple allusion dans nombre de ses ouvrages.

Une façon de dire, tout au long de sa vie et maintenant encore qu’au « 16 de la rue Grande Pohulanka, à Wilno, habitait un certain Monsieur Piekielny » et qu’ils étaient 6 Millions.

Un Certain M.Piekielny prouve encore une fois que la vérité est une formidable matière première pour l’écriture. Et que parfois la deshabiller pour la revêtir peut la sublimer et lutter contre l’oubli.

Alors, François-Henri, Désérablez-nous encore.

 

 

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