Culture & littérature

DE GUERRE LASSE, DE GUERNICA – Exposition au Musée Picasso à Paris

DE GUERRE LASSE, DE GUERNICA – Exposition au Musée Picasso à Paris

Jusqu’au 29 juillet, à Paris, Le Musée Picasso consacre une exposition temporaire à la toile magistrale du peintre. C’est à l’occasion du 80eme anniversaire de Guernica que de nombreuses esquisses, dessins et gravures s’affichent sur les murs du musée. Un travail exceptionnel pour une œuvre exceptionnelle.

Sur des murs d’une pureté blanche à rhabiller les colombes fatiguées,  une tête de cheval hennissant de désespoir fait face au regard hagard d’un taureau ibérique. Ces « épreuves » visuelles sont quelques uns des trésors fondateurs de Guernica. Ce tableau (de plus de 7 m de long pour 3m de large) reste à bien des égards l’œuvre majeure de Picasso.

 

Tête de Taureau – travail préparatoire Guernica – Photo Personnelle

 

Tête de cheval – travail préparatoire Guernica – Photo Personnelle

 

Depuis fin mars, l’Hôtel Salé consacre 2 étages complets à mettre en lumière les heures de travail préalable et nécessaire à la naissance du chef d’œuvre . Des centaines d’études préparatoires, de croquis, d’esquisses, de gravures, d’inspirations témoignent des recherches colossales réalisées par le maître en seulement en 1,5 mois.

Pour la grande histoire, c’est dans une Europe déjà tendue par la montée des nationalismes que l’Etat espagnol en proie à la guerre civile, commande une toile murale à Picasso. L’objectif : orner le pavillon national de l’Exposition Universelle de juillet 1937. Quelques mois auparavant, en avril 1937,  c’est une tragédie qui déchire le ciel espagnol et répand des bombes allemandes sur le petit village basque de Guernica.

 

Picasso travaillant sur Guernica – Photo Dora Maar

 

L’Allemagne nazie appuyée par Mussolini vient y « tester » une technique de bombardement massif et organisé visant à raser intégralement une ville ou un quartier. Une façon d’apporter clairement leur soutien à Franco, chef des putschistes espagnols et également un moyen d’entrainer leurs armées pour le conflit européen à venir.

Le bombardement de Guernica fait près de 1500 morts sur les 7000 habitants. Ce drame choque profondément le peintre jusqu’ici très en retrait des événements de son pays,  à tel point qu’il en fait le thème de la toile commandée pour l’exposition universelle.

C’est sans relâche que le peintre œuvre jour et nuit,  pour donner vie à cette impression de mort.Picasso évince la couleur qu’il maîtrise pour préférer le Noir et Blanc. Ses pinceaux figent alors non seulement le fracas mais vont hanter éternellement les yeux du monde par l’image de ce chaos.

Guernica

 

J’ai emmené ma fille de 9 ans usant d’un argument de poids. « Promis, ce ne sera pas long.».

Tu parles ! Croiser 5 min le regard de ce cheval esquissé suffit à vous traverser de son impuissance désespérée.  Et puis, je me suis aussi retranchée derrière mes velléités éducatives et culturelles.  » Et Picasso tu vas aimer » .

Foutaise hypocrite !  En réalité, je ne voulais surtout pas être seule. Comme à chaque fois qu’il s’agit de Guernica.

 

Reproduction Guernica – Photo personnelle

 

Car tout en Guernica absorbe : sa taille, son cri silencieusement déchirant, ses formes géométriques acérées, et les attitudes horrifiées de ses personnages : d’abord le hurlement sourd d’une mère portant son enfant mort puis les mains d’une autre tendues vers le ciel dans un appel au secours resté vain, la bouche béante d’un cheval blessé au flanc et ce soldat mis en pièce au premier plan.

 

Entre voyeurisme et étonnement, effroi et fascination, cette toile se meut en catharsis des formidables capacités humaines : l’abomination d’un côté ET la résistance de l’autre.

Et c’est ainsi que l’oubli de ce massacre d’innocents butte à jamais contre l’acte de résistance de l’artiste. L’artiste fait figure de dernier rempart à la liberté d’expression dans une société qui bascule.

Ce que Camus n’a cessé de marteler lors de la Conférence de 1957 donnée en marge de la réception du Prix Nobel.

« Jugeant le dialogue impossible avec des contemporains sourds ou distraits, il (l’artiste)  en appelle à un dialogue plus nombreux, avec des générations ».

« L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen à mes yeux d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. » Albert Camus

 

Paradoxe de l’exposition : l’absence de la toile elle-même restée chevillée aux murs du Musée de la Reine Sofia.

Non, Guernica n’y est pas. Et, pourtant Guernica est partout.

Non seulement par la quantité de croquis exposés ou de reproductions volumineuses mais aussi tout récemment dans ma radio.

D’ailleurs, Guernica s’appelait Douma cette fois là.

 

La retrospective revient également sur les moments tragiques de la Guerre d’Espagne. Ironique écho aux images d’une récurrence accablante qui ne proviennent de la Syrie et d’ailleurs…

Affiche du Ministère espagnol de la Propagande

 

 

Quand l’horreur historique s’affiche sur les murs d’un Musée, c’est un devoir de mémoire qu’il convoque ou plutôt de lutte contre l’inacceptable. Alors qu’on apprécie ou pas le cubisme, visiter cette exposition est un hommage à cet acte de résistance et une façon d’y souscrire autant que faire ce peut.

« Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l’action de ces coquins était si lâche que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer. » Don Juan – Molière

 

 

 

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