Jeunesse & Education

#BlacklivesMatter, Pourquoi je ne mettrai pas de carré noir sur Instagram !

#BlacklivesMatter, Pourquoi  je ne mettrai pas de carré noir sur Instagram !

Aujourd’hui, George Floyd est mort, ou peut-être hier, je ne sais pas. [1]

Parce qu’avant lui, Rodney King, Freddie Gray, Trayvon Martin et tant d’autres.

Cet homme noir est mort, asphyxié par la dépose insistante, arrogante et chargée de « toute-puissance » d’un genou blanc des forces de l’ordre de Minneapolis. Un genou blanc inquiété déjà 18 fois pour faits de violence. Inquiété et jamais condamné. Derrière cette affaire filmée en direct, ce sont tous les tréfonds de l’histoire américaine de la lutte anti-ségrégationniste qui ressurgissent trainant avec elle les relents d’un suprématisme toujours contemporain et constamment entretenu par le président Trump.

Relisons James Baldwin « L’histoire des Noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Et ce n’est pas une belle histoire »[2]

 

Très vite, la vive émotion suscitée par la scène de crime de Minneapolis inonde nos réseaux sociaux et se déverse aux quatre coins du rêve américain et du monde. A juste titre. Que l’immédiateté a du bon quand elle défend la justice et pourfend l’inhumain ! Sonne-t-elle le tocsin d’une prise de conscience éphémère ou réveille-t-elle l’envie d’agir ?

 

Un genou à terre : deux symboliques

En 1963, lors de la marche des enfants organisée par Martin Luther King à Birmimgham, c’est aussi la couverture médiatique inédite des évènements qui a précipité la signature en 1964 par le président Lyndon Johnson du The Civil Rights Act au côté du pasteur.

 

Pléthore d’images insoutenables avaient assuré les unes des journaux davantage nationaux que locaux d’ailleurs.

Des clichés de jaillissements de chiens dressés à attaquer les noirs, de la violence des jets des lances à incendie modelant les chairs des manifestants dignes, immobiles, pacifistes, serrés les uns contre les autres dans une lutte légitime à reconnaître leurs droits.

Celui d’exister. Mieux. Celui d’être.

 

La Une du Birmingham News qui n’évoque pas les violences infligées aux manifestants

 

 

Le New York times fait la une sur les violences de la marche de Birmingham

  

 

Et puis, il y eut aussi cette arrestation. Celle de Martin Luther King. Il était à genoux, quand les hommes du ségrégationniste avéré chef de la police Connor[3]l’embarquent pour l’emprisonner. Il n’oppose aucune résistance.

Cette arrestation lui vaudra l’inspiration de l’un de ses plus beaux textes : Lettre de la geôle de Birmingham dans lequel il explique son attachement viscéral à la non-violence .

 

 

Martin Luther King, doué d’une éloquence imagée et d’un phrasé sans égale, s’attache davantage à convaincre qu’à vaincre. Car « ceux qui prendront l’épée, périront par l’épée ». Alors, pour le serviteur de Dieu, déployer son action nécessite de créer un état de crise dans le pays, mais non-violent. Il l’illustre par le boycott des bus, les marches dans les villes reflétant des actes de désobéissance civile qui mettent l’entièreté de la société sous tension. Politique compris. Alors, il devient inéluctable de négocier afin de trouver une solution à l’absence d’égalité pour certains, devenu alors problème majeur pour tous.

 

« L’un des moments les plus fantastiques de l’histoire de Birmingham a été celui où ces Noirs, beaucoup d’entre eux, à genoux, ont regardé immobiles et sans peur, les hommes de Connor, avec leur lance à la main, puis lentement se sont levés et se sont mis à avancer ; alors ces gens de Connor se sont écartés comme hypnotisés pendant que les Noirs passaient devant eux pour aller à leur assemblée de prière. J’ai vu là, pour la première fois, la fierté et la puissance de la non-violence »[4]

 

En 1965, c’est en Pasteur que King dépose encore son genou dans les rues de Selma. Il entame une prière, un prêche pour l’égalité. Sous des airs plasmiques, cette génuflexion théorise la non-violence si chère au King. « Un homme fort doit être militant autant que modéré ». Voilà une arme aussi puissante que juste.

 

Dr. Martin Luther King Jr., center, leads a group of civil rights workers and Selma black people in prayer on Feb. 1, 1965 in Selma, Alabama after they were arrested on charges of parading without a permit. More than 250 persons were arrested as they marched to the Dallas County courthouse as part of a voter registration drive. BH—AP Photo

 

Il défend que la non-violence face à l’oppression permet de vaincre l’oppresseur d’abord sur le plan moral, et alors s’il possède une conscience, il sera envahi par un flot de honte. Ce qui explique selon lui que les policiers de Birmingham après avoir vu les noirs à genoux face à eux, les laissent passer. Comme hypnotisés par cette force. Encore faut-il qu’il possède cette … conscience.

Le 25 mai dernier, l’absence de violence de George Floyd n’a pas fait apparaître une once de conscience dans les yeux du policier Chauvin.

Alors, depuis quelques années, cette dépose de genou à terre se mue vers une autre symbolique plus émancipée de la thèse non-violente de Martin Luther King.

Car le temps neutre n’a pas servi à éteindre les feux de la rémanence d’un racisme institutionnalisé.

Remise au goût du jour par  le courage de l’ex-icône quaterback des 43ers , Colin Kaepernick, ce genou à terre devient le signe d’une protestation presque assimilable au poing levé de Tommie Smith et John Carlos au JO de Mexico en 1968. Quelques mois après l’assassinat de Martin Luther King.

San Francisco 49ers’ Colin Kaepernick, right, and Eric Reid protest during the national anthem before an NFL game against the Carolina Panthers on Sept. 18, 2016, in Charlotte, North Carolina.Mike McCarn / AP file
Tommie Smith et John Carlos, têtes baissées, poings levés / © Tim Dahlberg, AP PHOTO : TIM DAHLBERG, AP

 

A l’instar des athlètes de 1968 privés de compétition à vie suite à leur geste, Kapernick est lui aussi exclu de la ligue de football américain. Sa posture choque une Amérique. Plutôt que chanter l’hymne américain la main sur le coeur avant un match, il pose un genou à terre. L’Amérique puritaine crie au blasphème patriotique face au silence sans compromission de l’adulé Kapiernick.

 

Extrait de l’hymne américain

And the star-spangled banner in triumph doth wave
Et la bannière étoilée flottera triomphalement
O’er the land of the free and the home of the brave.
Sur cette terre de liberté et sur la demeure du courage

Comment accepter que la bannière étoilée flotte triomphante sur une terre qui n’est pas celle de la liberté vantée. Voilà un acte de courage évident, comme Luther King en son temps. Et qui montre essentiellement le sentiment d’être dépositaire d’une mission bien plus grande qu’un destin personnel.

« Quand le noir trouve le courage d’être libre, il fait face aux chiens, aux fusils, aux matraques. » 

 

Briser le silence des justes

Face au courage de ces individus, un carré noir sur instagram est une bien maigre contribution. Bien qu’elle apparaisse collective, magnifique par la vague qu’elle déploie, elle peut-être davantage poussée par la puissance du collectif que par les valeurs ressenties par chacun au quotidien. Elle est solidaire certes, mais l’ère des réseaux nous offre cela. Une solidarité virtuelle, une indignation seconde, une révolte de pouces levés assis dans un canapé. Voilà une protestation immédiate qui en chassera une autre quelques temps après, amalgamera les histoires, les héritages, excitera les chiens dressés enfouis et ne brisera malheureusement peut-être pas le « silence des justes ».

 

« La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus frustrante que l’incompréhension totale des gens malintentionnés »[6]

Leur incompréhension certes, leur indignité quant à elle est insupportable.

Récemment, ce sont les propos plus que malintentionnés d’ Eric Zemmour qui étaient tout bonnement intolérables.

« Vous avez vu, où l’on en est : des Blancs qui s’agenouillent devant des Noirs aux Etats-Unis pour leur demander pardon »  

C’est une pointe de « on aura tout vu » qui se dresse derrière ces mots. Oui, nous avons vu, un homme noir mourir étouffé sous le genou d’un policier blanc. Effectivement, espérons que nous avons tout vu de l’inhumanité humaine, espérons que nos temps de communication instantanées ne banalise pas ces images, ni ces propos.

La dépose d’un genou au sol est bien plus qu’une demande de pardon.

Elle est la reconnaissance d’une fraternité.

Elle est une manière de briser le silence des justes.

Et pour certains,  comme Romain Gary, peut-être une demande de pardon, comme il l’évoque dans Chien Blanc.

« Le « respect » des Blancs que l’on a imposé aux Noirs ne peut se purger que par un excès symétrique. C’est la « désacralisation ». Lorsqu’un LeRoi Jones nous abreuve d’injures, lorsque les musulmans noirs se disent entre eux qu’il faut châtrer tous les Blancs, lorsqu’un Cleaver se vante d’avoir violé une Blanche, c’est certainement pénible, mais cela ne fait que refléter l’horreur du crime que « nous » avons commis pendant des siècles, depuis le début de l’esclavage. Derrière chaque Noir qui brûle, viole ou assassine, il y a le crime des Blancs, « notre » crime. « Nous » les entassions dans des bateaux infâmes, « nous » les enchaînions à fond de cale dans l’ordure, sans air, si bien que cinquante pour cent de la « cargaison » crevait souvent en route »

 

Ce n’est ni en blanche, ni en fille d’immigré, ni en femme que je me sens en responsabilité de refuser, moi aussi, que « l’humanité soit une épave ballotée par l’océan de la vie ». [7]

 

C’est en être humain que je refuse.

 

Et plutôt qu’afficher un carré noir instagrammé, je préfère transmettre à mes enfants le plus beau des héritages. Les textes de ceux qui ont sanctuarisé notre universelle fraternité.Voilà le plus efficace des outils d’émancipation de notre condition d’humain. La plus solide des échelles vers l’élévation de la conscience. Et c’est l’Ecole que j’enjoins à faire de même nourrissant au biberon de la solidarité, toutes les futurs générations d’humains qu’ils deviennent policiers ou citoyens.

 

On ne naît pas raciste, on le devient.

 

Le courage des illustres tout comme des anonymes qui se sont affranchis du confort d’une servitude morale nous oblige constamment.

 

Non, je ne mettrai pas de carré noir sur Instagram, mais je relierai Martin Luther King , Romain Gary & James Baldwin et tant d’autres encore !

 

 

[1]Référence aux premières lignes de l’Etranger. Albert Camus

[2]James Baldwin

[3]Chef de la Police de Birmingham, ségrégationniste avéré.

[4]Interview de Martin Luther King de 1963 dans PlayBoy

[5]Entretien accordé à Aurélie Bambuck par Tommy Smith

[6]Lettre de la Geôle de Birmingham, Martin Luther King

[7]Discours de réception du Prix Nobel – 1964 – Martin Luther King

Partagez cet article

Voir aussi...

Écrire un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.