Atelier d'écriture

ATELIER ECRITURE #293 Barge d’amour

ATELIER ECRITURE #293 Barge d’amour

Une image et mon esprit divague en histoire.

Quand un appel convoque vos souvenirs et vous apaise…

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  • Il faut que tu viennes, ils vont détruire la barge. L’orage de la nuit dernière a eu raison des ses amarres. Et, là, Elle s’est échouée sur le terrain en contrebas de celui de tes parents..

 

Ce coup de fil de Tante Yvonne avait contraint Jeanne à partir toute affaire cessante.

« Ils ne peuvent pas détruire la barge. Ils n’ont pas le droit »

 

Sa C3 vert d’eau avalait les kilomètres. Elle filait aimantée vers Ménil.

Cette petite commune de Mayenne avait abrité l’enfance de Jeanne . Elle en conservait précieusement les souvenirs, les parfums et les secrets. Surtout celui du canal dont elle connaissait les moindres courbes.

 

A mesure que l’aiguille approchait les 150km/h, c’est d’abord l’image de la main douce et ferme de son père, agrippant la sienne pour ses balades interminables le long du canal qu’elle visualisa. Puis, la voix de sa mère l’appelant pour venir mettre la table quand elle observait les araignées d’eau entamer leur partie de hockey sur Mayenne. Enfin c’est ce qu’enfant, elle aimait imaginer. Et puis, il y eu cette journée d’anniversaire, ses 15 ans, ou le colin-maillard ne lui avait pas épargné la baignade. Elle entend encore Théodore, son frère rire aux éclats

  • Jeanne, regarde…. S’esclaffa-t-il. Regarde ta robe, tu ressembles à une Méduse.

Jeanne baissa le foulard de ses yeux, constata que sa robe gonflée avait des airs de mollusque d’eau douce. Et elle s’étourdit dans un fou rire tout dansant avec légèreté dans l’eau. Qu’il était doux, ce parfum d’enfance. Que les rêves étaient clairs, accessibles, non-négociables.

 

Il ne lui restait plus que 50 km avant d’arriver.

  • Ils ne toucheront pas à ma barge, pas à notre barge !

 

France Inter repassait la Compagnie des Auteurs. C’était un spécial Amérique Latine.

En quoi les grands auteurs ont-ils influencé la vie politique et démocratiques de ce continent.

  • La vie tout court oui, lacha-t-elle dans un sourire espiègle

 

Ils y étaient presque tous : Borges, Garcia Marquez,  Vargas Llosa et Néruda.

 

Jeanne avait tout juste 17 ans quand elle rencontra Luis. Fils de réfugié politique chilien, sa famille avait atterri ici à Ménil. Dans cette France rurale, peu éduquée et concentrée sur l’agriculture, le jeune homme peinait à s’adapter. Ses parents, membres de l’intelligentsia chilienne proche d’Allende, avaient du fuir la repression et les menaces de mort. Dans cette échappée forcée et précipitée, Luis n’avait pu emporter qu’un seul ouvrage.

La centaine d’amour de Pablo Neruda : chef d’œuvre de poésie amoureuse.

 

Au retour du lycée, Jeanne aimait longer la Mayenne et se réfugier dans la barge acquise par son père quelques années auparavant. Sa passion, écouter le chant du clapotis résonner sur la solide coque de l’embarcation. Elle se laissait bercer par les discussion animée des oiseaux, ou étourdir par l’incessante tombée de la pluie. Ce jour-là, quand elle s’apprêta à monter sur la barge pour se fondre au bruit monde, c’est celui de Luis qu’elle entendit. Délicatement, elle posa un pied sur barge, veilla à ne faire craquer aucune late.

Te amo como se aman certias causas oscuras

Secretamente, entre la sombra y el alma

 

Luis apprenait le français en traduisant les poèmes de son maître : Pablo Neruda. Il avait cherché l’isolement pour que ses approximations lui évitent d’être la risée du village. Son teint mat et ses cheveux noirs suscitaient suffisamment la curiosité et bien des regards courroucés de certains habitants.

Cette barge providentielle devenait son refuge de méthode assimil.

 

Dans cette embarcation qui sert à passer d’une rive à l’autre, Luis passait d’un Chili maternel mais renversé à une France hospitalière mais étrangère. D’un monde à l’autre.

 

Te amo como se aman certias causas oscuras

Secretamente, entre la sombra y el alma

 

Jeanne comprit le sens des envolées verbales grâce aux harmonies de l’accent de Luis.

Et elle se laissa envahir par la puissante douceur des mots, par la sollicitude qu’offre la poésie.

Luis & Jeanne étaient devenus amis. Et bien plus encore.

 

Cette barge unique témoin de leurs amours poétiques, épousait la chaleur de leur corps juvénils. Ils adoraient se retrouver à la pluie tombée. Dans les odeurs des rives verdoyantes et mouillées. Se découvrir par temps humide, frissonnants de desir, et de froid, rythmés par le chant final des gouttes disparaissant dans la Mayenne.

 

Inondés de sensualité, de chair, de peau, ils respiraient à peine. Une main qui glisse et s’arrête sur le grain d’un dos, puis une bouche qui goute les courbes d’une hanche, le creux d’un ventre. Toucher, caresser, saisir. Et puis entendre un « serre-moi, serre-moi fort » et se sentir envahi par l’être de l’autre. Etre aveuglé par cette lumière qui n’apparaît qu’une fois les yeux fermés.Et surtout, ressentir l’infinie gratitude d’être là pour l’autre et de donner sans jamais économiser sa générosité.

 

Puis, ensuite, quand leur corps rassérénés par leur communion laissaient leur esprit se réveiller doucement, Ils s’adonnaient à leur activité préférée. Toujours nus, ils lisaient, récitaient et parcouraient ce que les mots font de plus beau : s’unir en poésie.

 

Luis lança :

Je t’aime comme on aime les choses obscures,

Secrètement, entre l’ombre et l’âme

 

Jeanne répondit

Te amo como se aman certias causas oscuras

Secretamente, entre la sombra y el alma

 

D’une seule et même voix

Je t’aime parce que je t’aime et voilà tout

No te quiero sino porque te quiero

 

Jeanne gara sa voiture et se retrouva face à la barge. Elle constata que les saules pleureurs la caressaient d’une tendre mélancolie. Tante Yvonne n’avait pas menti : elle était là, échouée, abandonnée, alourdie par le poids du temps qui passe, mais toujours aussi accueillante et solide.

 

Elle saisit son téléphone dans son sac.

Prit immédiatement une photo qu’elle envoya.

 

Une vibration dans sa main l’alerta de la réception d’un message.

 

No te quiero sino porque te quiero

 

Elle sourit.Il ne lui en fallait pas davantage pour comprendre qu’il fallait tout faire, pour sauver la barge de la destruction. Quoiqu’il en coute.

 

Luis et Jeanne ne s’étaient plus jamais quittés. Après leurs études respectives,

Ils étaient devenus les traducteurs officiels de grands écrivains latino-américains : Vargas Llosa, Garcia Marquez, Sépuvelda…

Leur association sensible, juste, passionnée et poétique les avait rendus incontournables dans le petit monde de la grande littérature.

 

Un camion communal s’arrêta, un employé du service fluvial descendit et s’approcha de Jeanne.

 

  • Madame ? Qu’est-ce qu’on fait avec la barge.
  • Qu’est-ce qu’on fait avec la barge ?
  • Oui !
  • Mais tout voyons. Dit-elle en souriant.

On fait une vie. Et une belle vie

 

Elle s’approcha de l’embarcation, monta calmement et doucement, évitant de créer le moindre bruit. Jeanne posa sa main sur le rebord de la cabine si familière. Approcha ses lèvres et soupira un intense et délicat  « Merci ».

 

 

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