Atelier d'écriture

Atelier d’écriture #303 – Juste une dernière danse

Atelier d’écriture #303 – Juste une dernière danse

Il y a des coups de fil qu’on n’aimerait pas avoir un dimanche soir. Des êtres qu’on aimerait pas voir disparaître. Et puis, les figer dans notre mémoire et nos coeurs peut parfois passer par l’écriture.

Alors, certains ateliers plus que d’autres s qui arrivent comme des exutoires.Celui-là en fait partie.

Gratitude envers bricabook 

En haut de page,  la photo sur laquelle il fallait travailler, ce drapeau noir sur une terre rase m’est apparu comme un signe.

Version podcast

 

 

Version texte

I didn’t want to be the one to forget 
I thought of everything I’d never regret
A little time with you is all that i got
That’s all we need because its all we can take 


Elle se dépêche. C’est drôle car rien ne la presse vraiment, si ce n’est le plaisir de le retrouver.  Pourtant, elle n’est pas du genre à adorer passer 10 à 12h le cul vissé sur une chaise dans une salle de montage et…avec … un monteur.

Elle en a connu beaucoup. De ceux qui ont le plan de coupe aussi mal ajusté qu’une robe H&M, aux réfractaires de la moindre minute supplémentaire, en passant par des têtes en friche créative sacralisant les fondus enchainés.

Elle passe devant la salle et aperçoit une ombre

10h : elle déboule avec un sachet de croissants et un paquet de Marlboro rouges. Ses préférées : de parfaites munitions pour démarrer la fastidieuse journée qui les attend.

L’ordinateur est allumé. Depuis un petit moment sans doute, à constater la chaleur qui a déjà envahi les 4m2 de la salle. Car lui, est déjà là, à visionner les rushs, le sourcil froncé et le regard bleu clair assombri par la concentration

Elle remarque son paquet de cigarettes déjà bien entamé. Elle sourit se félicitant d’avoir pensé à réapprovisionner.

En l’entendant entrer, il se lève, passe une main dans ses cheveux blonds ondulés, se frotte le visage comme un ours et appuie sa bouche affectueuse sur sa joue « Bonjour, ma belle ! Bon on y va ! »

Avec lui, elle sait qu’elle va passer par tous les états quand il scrutera de son iris angélique les images récupérées du tournage. Elle va rire quand il se moquera de son air faussement ingénu figé sur le bout à bout. Rougir quand il ne dira plus rien devant l’émotion qui se dégage d’une interview. Etre gênée quand ses doigts énervés ne trouvant pas le bon raccord, résonneront sur le clavier.

Elle sait surtout qu’elle est en confiance. Qu’il va la sublimer. Trouver les bons moments, les séquences parfaites pour apporter à son sujet le plus bel écrin au propos qu’elle incarne.

Car lui, lui c’est un orfèvre, un artisan du final cut, un stakhanoviste du détail essentiel, un acharné de l’habillage élégant et un virtuose de l’illustration sonore.

Avec lui, le montage devient un art, presque poésie parfois. Chaque sujet, il le traite avec une précision d’horloger, une minutie d’amoureux transi qu’il a tant été. Et il lui montre, sans le savoir, à quel point raconter une putain d’histoire nécessite une putain de mise en place de son déroulé.

Ils en ont déjà discuté des heures décortiquant Requiem for a Dream, Shinning ou encore A bout de souffle.

 

Un film c’est une alchimie émotionnelle.

Exactement comme les pas de danse qu’ils avaient partagés, quelques années plus tôt. Oui, une alchimie émotionnelle.

 

C’était l’été. Il était bien tard. La fête de fin de saison battait encore son plein sous une lune rondement enthousiaste. Jusqu’à présent, elle l’avait toujours trouvé ténébreux, difficile d’accès, introverti, entre rire et larmes… bref, compliqué.

Elle danse avec quelques amies. Une danse propre, en rythme mais définitivement enfermée par les regards extérieurs. Elle qui aimerait tant s’enivrer librement dans une danse.

Et puis, les premières notes d’Instant Crush s’envolent sur la piste. Daft Punk.

Sans l’once d’une autorisation, il lui attrape la main, la fait glisser jusqu’à son torse. La plaque contre lui. Elle est soufflée et ne peut retenir son sourire. Elle va danser !

Ils démarrent leur rock… un rock cassé bien sûr. Elle ne fait que le suivre. Ils s’approchent, s’éloignent, s’enroulent, virevoltent. Leurs mains se joignent, leurs corps se répondent, leurs mouvements les connectent. Elle découvre un invraisemblable danseur.

5,38min hors du temps. Une alchimie émotionnelle.

Un autre titre s’enchaine. Ils arrêtent de danser. Et, pour la première fois, se serrent très fort. Il se quittent et poursuivent leur soirée chacun de leur côté.

 

Il est des moments qui figent l’essentiel.

L’authentique, comme celui là.

Quand quelqu’un qu’on a connu et apprécié, disparaît brutalement, la question qui survient est « comment est-ce arrivé ? ». Comme s’il nous fallait rationnaliser l’inacceptable pour mieux apaiser notre douleur ou notre angoisse.

 

La mort nous renvoie à une seule chose. La pure vérité.

Rien n’est plus implacablement et indiscutablement vrai que la mort.

 

Ah si, il y a la danse aussi…

 

 

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6 commentaires

  • Pierre F.- 07 mai 2018

    Magnifique, original et vraiment très touchant. J’adore comment vous racontez ce souvenir d’un moment passé avec celui qui visiblement a quitté sans prévenir. J’en suis encore tout remué. Merci!

  • Lily Rause- 08 mai 2018

    Un très joli texte
    La musique est une bonne source d’inspiration
    A bientôt

  • elsa grangier- 08 mai 2018

    Disons qu’elle convoque aisément les souvenirs de ceux qui ont traversé nos vies et la quittent sans prévenir.

  • elsa grangier- 08 mai 2018

    Merci infiniment – je suis touchée par vos mots.

  • Leiloona- 10 mai 2018

    Je ne m’attendais pas à lire un tel texte …
    Avec la mort brutale, nous convoquons nos souvenirs, nous rétablissons la vie, même celle du passé … Tu l’as fait magnifiquement ici. Grâce à tes mots, voici que tu fais revivre à toi, et à nous aussi, ce moment si particulier que tu as vécu. Cette danse comme morceau d’éternité.
    Je t’embrasse, ma belle. L’écriture comme exutoire, oui, mais comme hommage aussi.

  • elsa grangier- 15 mai 2018

    Je viens seulement de lire ton com’
    Je suis très touchée… Tu as parfaitement résumé mon état d’esprit.
    Je t’embrasse fort. Et Merci