Atelier d'écriture

Atelier d’écriture #299 – Une vie à t’attendre

Atelier d’écriture #299 – Une vie à t’attendre

Me revoilà dans la danse de l’atelier d’écriture. La reprise fut hasardeuse, mais j’y ai mis du coeur.

Voici une photo de © ursulamadariaga proposée par Bricabook  .

Sentez-vous l’inspiration poindre ? La mienne s’est posée juste en dessous.

Version audio ici

 

Version Texte ici 

Une simple petite boite à biscuits. Voilà ce qu’il reste de Maman, aujourd’hui.

Cabossée d’être tombée tellement de fois et toujours si lumineuse.

Un vrai trésor de beautés.

Comme Maman, hier encore.

 

La rouille s’est installée sur les chevrons du couvercle de la boîte.

Enfermant les quelques brèches de souvenirs d’une vie consumée à l’ennui.

Hum…L’ouvrir relèverait de l’audace. Et à tout point de vue.

 

Je souffle sur la boite espérant faire apparaître un génie approbateur.

Je ne récolte face à moi qu’un nuage de poussières.

Un peu, comme celui qui s’est formé quand Maman s’est dissipée dans le ciel niçois.

C’était hier, je crois.

 

 

C’est curieux comme petite, j’avais toujours voulu percer les secrets de l’âme câline et tendre de celle qui ne ratait jamais un de mes couchers.

Sentir la lumière se frayer un chemin à travers ses failles. Percevoir la délicate élégance d’un chagrin dissimulé. Entendre les murmures de ses fantômes.

Et là, curieusement, maintenant que je peux…

J’hésite.

 

La force d’un désir n’a d’extincteur que la possibilité d’être comblé.

Alors, faut-il toujours vouloir ? ou enfin obtenir ?

 

Elle était si belle Maman. Belle par ses contrastes. Très entourée et si seule à la fois. Tellement drôle et constamment au bord des larmes.Fortement ancrée dans le présent, et souvent un regard absorbée par le passage d’un souvenir silencieusement bavard.

 

Tant d’hommes sont passés dans sa vie que finalement elle n’a connu personne.

Et moi, bien trop de pères en période d’essai pour avoir un PAPA à durée indéterminée. Enfin je crois.

 

Ai-je le droit d’ouvrir cette boîte ? Elle ne l’aurait pas laissée à sa place sinon.

Et si je ne trouvais que banalités au fond de la boîte ? Si l’histoire romanesque que je lui avais inventée pour justifier cette vie de désordre affectif s’effondrait comme un château de carte face à la découverte d’une facture EDF non réglée, d’un nécessaire de couture désuet ou encore de la relique d’un paquet de Treets à peine entamé.

 

Je me sens envahie. La terre tremble dans ma poitrine.

Je me sens assiégée. Le ciel s’ouvre sous mes pieds.

 

Connaît-on vraiment ceux qu’on aime ?

Quelle part de vérité sommes-nous prêts à accepter de nos êtres chers ?

Quels secrets cardioactifs enfouissent-ils sous leurs couches de chairs et de peaux ?

Ils irradient si forts qu’ils produisent toujours une énergie folle. Où L’amour fou tutoie le désespoir.

 

Dans un grincement strident, j’ouvre la boîte.

Et, c’est une simple photo en noir et blanc qui s’offre à moi. Maman prise en contre-plongée sur ce qui semble être le tarmac d’une piste d’aéroport.

Oh… Mais quelle allure ! Quelle allure ! Maman est absolument dingue sur cette photo. On dirait un mannequin de chez Courrèges.A bien scruter sa tenue, je pense qu’elle doit avoir à peine 30 ans sur la photo.

Elle porte des lunettes de soleil très sixties et outrageusement élégantes, sur ses épaules félines, je reconnais ce châle perlé que j’aime tellement. Celui des grands moments.Ses mains se frôlent, comme empruntées. Maman semble grave et luttant pour mettre ses émotions à distance.

Derrière elle, une mention apparaît sur un mur « starting ». Départ.

Partait-elle ? Vers où ?

 

Je retourne la photo. Et je peux y lire

« Rien à signaler depuis ton départ, si ce n’est l’interminable passage du temps. John ». 

J’ai lu et relu cette phrase énigmatique apposée comme l’épitaphe d’une histoire d’amour.

Puis, plus bas, j’ai vu une date : 4 août 1975.

 

Dans la boîte, il y aussi une enveloppe timbrée, non ouverte à l’attention de John Monroe dans le Connecticut. Et, je constate qu’elle comporte un tampon : « no longer lives at the address indicated ». N’habite plus à l’adresse indiquée.

Mon cœur bat la chamade.

Mes tempes s’agitent.

Sans réfléchir, j’ouvre prestement l’enveloppe. Et en la déchirant, Je découvre une mèche de petits cheveux collée sur un joli carton.Je le retourne.

Patience est née le 9 mai 1976

Elle se porte bien.

Et sa maman aussi.

 

C’est mon faire-part de naissance. Plus bas, je reconnais l’écriture de Maman

« Patience dans l’azur. Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr. C’est avec ton vers fétiche de Paul Valéry que je t’annonce la naissance de ta fille. Elle est belle. Elle te ressemble tellement. J’ai réfléchi. C’est oui. Et, s’il le faut, je passerai ma vie à t’attendre.Claire

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4 commentaires

  • Leiloona- 02 avril 2018

    Ton texte me fait furieusement penser à la route de Madison … et je le trouve terrible. Du moins, il m’émeut terriblement. De là viendrait donc la dualité de cette femme, toujours tiraillée entre deux espaces temps ? Entre deux destins.
    Très bien vu, j’ai un gros faible pour l’écriture de la fin, moins hachée que celle du début.

  • elsa grangier- 02 avril 2018

    Merci ! J’avais très envie de traiter la part de secrets qui n’est pas forcément une part d’ombre. Mais qui trahit un désir. Désir d’oser – le cruel désir d’être vraiment soi. C’est bien là l’éternelle question qui assaille beaucoup d’entre nous. Et qui parfois se prolonge encore, quelques générations après. A très vite.

  • Nady- 03 avril 2018

    Encore un délice de texte à écouter ! Comme en sophro j’ai maintenant enregistré ta voix dans mon inconscient tellement elle m’apaise et la reconnaîtrais parmi 100 ! Un thème divinement bien traité, des prénoms bien choisis pour tes personnages ! Entre une mère qui n’a pas toujours été très clair avec sa fille sur son père et cet enfant tant désiré et qu’elle avait envie d’élever avec lui ! Une patience d’ange elle a eu ! Une suite me comblerait, est ce que Patience va faire des recherches pour retrouver les traces de don père ou du moins ce qu ‘a été sa vie ? Merci Elsa pour ce beau cadeau de lecture !

  • Marie- 06 avril 2018

    Merci pour ce très beau texte, personnellement j’ai préféré le lire que l’écouter (même si j’aime beaucoup ta voix radiophonique ;-)), il me semble que la mise en page que tu as choisie accompagne parfaitement le texte, lui confère une poésie que j’ai particulièrement appréciée. C’est une lecture qui oscille entre la pause et l’attente, la pause de la narratrice qui observe cette boîte sans oser l’ouvrir, et l’attente de l’instant où l’on se doute que tout va basculer. C’est délicat, nostalgique et émouvant, bravo!

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