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Atelier d’écriture #294 – « J’voulais juste leur faire la lecture à ces mômes »

Atelier d’écriture #294 – « J’voulais juste leur faire la lecture à ces mômes »

Il faut rendre sa copie pour l’atelier d’écriture Bricabook

Cette semaine, voici la photo qui inspire le texte ci-dessus

 

VERSION PODCAST (Musique powered by Christophe Danvin)

 

VERSION TEXTE

Les flics déroulaient le chatterton dans un boucan d’enfer.

Pour un peu, le bruit claquant de ce scotch pourrait m’effrayer  davantage. Mais je ne bouge plus.

Depuis longtemps maintenant. « Zone de crime ».  

Voilà ce qui est collé maintenant sur la salle de classe de Mr Lennie.

 

Putain, un carnage :  y’a du sang partout. Partout !

Même la frise des auteurs du XVIIIe accrochée au dessus du tableau n’a pas été épargnée.

Voltaire, Diderot et Montesquieu combattants de la liberté, philosophes des lumières rendus prisonniers et aveugles par des jets d’hémoglobine révolutionnaires. Trash.

 

Y’a jamais eu autant d’adultes dans cette salle.

J’sais pas, ils sont peut-être 10 à déplacer les chaises, regarder derrière les rideaux, fouiller dans le tiroir du bureau. Et ils placent méthodiquement des petits numéros sur des trucs qui trainent par terre : un cahier, une trousse, et d’autres choses moins faciles à identifier.

« Appelez le Procureur pour déclencher la cellule psychologique au plus vite, insista le Capitaine de la Gendarmerie. »

 

Jamais un cours de Mr. Lennie ne s’est déroulé correctement. Du bruit, constamment.

Quand il lit ses bouquins, on s’en batlek

Ca le rend dingue d’ailleurs.

Taisez-vous ! Mais Taisez-vous à la fin  – geint-il, impuissant.

Boulettes de papier, punaise sur sa chaise, insolence, vacarme incessant.

Depuis 3 semaines, il enchaîne les arrêts maladie.

1 jour par ci, 3 par là. Lennie souffre d’acouphènes. Il paraît que c’est hyper chaud à gérer.

Ma mère m’a dit qu’il vit avec un bruit strident dans la tête.

Comme les vibrations suraigües de l’écho d’une cloche.Ou le son permanent d’une chute de tension

Hiiiiiiiiiiiiiiiiiii – Ca doit rendre siphonné du bulbe.

 

C’est marrant parce que pour un prof de français, Mr Lennie kiffe la littérature américaine.

Il nous a tout fait : Mark Twain, Jack London, Hemimgway. Et là, c’est Steinbeck. Des souris et des hommes.

Une histoire cheloud de 2 potes dont 1, carrément limité, adore caresser les trucs doux, comme les souris. Sauf que comme il est teubé, et qu’il ne se rend pas compte de sa force : il les tue en les serrant très fort. Et, dans le bouquin, il finit par dezinguer la nana de celui qui les emploie après lui avoir caressé les cheveux.

La semaine dernière, Mr Lennie a lu un passage du bouquin dans la classe. Et Jérémie l’a filmé avec son tel.

« Sacré nom de Dieu de garce, dit-il méchamment, t’es arrivée à ce que tu voulais heinh ? J’parie que te v’là contente. Tout le monde le savait que tu ferais du grabuge. T’as jamais rien valu.Tu ne vaux plus rien maintenant sale fumier »

Le prof déclamait mais comme au théâtre. En plus, le style paysan du bouquin ajoutait à la génance ! Jordi et moi, on avait du mal à retenir le fou rire. Le pire c’est quand Jérémie a publié la vidéo sur Youtube. Ça a fait le tour du Collège, et plus. 253 000 visionnages et 439 commentaires. Le prof mis en boite en 2 – 2.

Avant-hier, Mr Lennie a demandé à ce qu’on ramène notre exemplaire de Steinbeck qu’il avait fait acheter par le CDI. Il a prétexté qu’on changeait de cycle, que c’était plus la peine. On est même pas allé à la fin. J’sais pas comment ça finit moi.

C’est Chloé qui m’en a parlé – Moi j’étais malade.

Alors, cet aprem, à la pause, je suis passé rendre mon bouquin. Je suis entré dans sa classe. Je l’ai vu.

Assis à son bureau.

Bonjour Mr Lennie, je viens rendre Des souris et des Hommes

— …

Il ne m’a même pas calculé. Il marmonait un truc, la tête dans ses mains. Il la serrait fort.

Bizarre ce prof.

J’voulais juste leur faire la lecture à ces mômes, j’voulais juste leur faire la lecture 

 

Moi, je m’approche de l’armoire. Elle est à moitié ouverte.

Y’a toute la pile de Steinbeck. Juste à coté celle des « Les Raisins de la Colère ».

Je vais pour poser mon exemplaire.

J’ouvre complétement la porte de l’armoire métallique dans un grincement de l’au delà.

Un grincement si fort qu’il me foudroie les oreilles.Direct.

Je me retourne.

 

Oh merde. Oh merde. Putain ! Oh merde. Oh Putain de merde…

Mr Lennie s’est fait exploser la cervelle. Les philosophes des lumières en ont pris la gueule au dessus du tableau.

Il est étalé, là,  sur son bureau.

Les bras balançant librement dans l’air. Et y’a cette odeur de poudre qui flotte dans l’atmosphère. Putain, ça pique.

En tombant lourdement, il a fait valser sa trousse et son cahier sur le sol.

 

Oh putain, qu’est-ce que j’ai froid !

Je tremble. Oh putain, j’y crois pas. Et j’entends encore ce bruit de détonation. En boucle.

Impossible de sortir de ma tête celle du prof fracassée.

Et y’a cette marre de sang qui s’étale sur tout le bureau.

Voilà les gouttes s’explosent en filet continu sur le sol.

Je veux m’enfuir, crier, hurler.

J’y arrive pas.

 

J’ai beau plaquer mon crâne contre mes genoux en me répétant que c’est pas arrivé…Putain, c’est pas arrivé…

J’entends toujours le bruit.

Faut qu’on vienne me chercher maintenant.

J’suis dans l’armoire. Caché.

Je n’ai pas bougé.

Je suis là.

Tout seul.

Avec Steinbeck.

 

 

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12 commentaires

  • Matatoune- 12 février 2018

    Belle et terrible histoire. Merci

  • gambadou- 12 février 2018

    Mais c’est horrible ! Bravo, on est tendu jusqu’au bout !

  • Estelle- 12 février 2018

    On a l’impression que la scène se déroule sous nos yeux, très bien écrit !

  • Nady- 12 février 2018

    Perso j’ai comme d’habitude adoré t’écouter 😉 difficile de faire sans le glauque avec ce titre 😉

  • Marie Kléber- 12 février 2018

    Quel suspens!
    Un texte qui tient en haleine, bien ficelé et bien écrit.

  • elsa grangier- 12 février 2018

    Merci beaucoup de votre retour !!

  • elsa grangier- 12 février 2018

    Merci Nady c’est adorable. Je voulais sortir un peu de ma zone de confort. C’est pas encore ça, mais ça viendra.

  • elsa grangier- 12 février 2018

    Mille mercis. Je suis touchée

  • elsa grangier- 12 février 2018

    Merci !!

  • Adele- 12 février 2018

    Un texte très vivant, a la fois drôle et glaçant. Beaucoup de rythme, on ne s’ennuie pas une minute.

  • Leiloona- 12 février 2018

    Eh ben, la scène est là sous nos yeux. Et la phrase finale arrive comme un couperet. Brrrr ! 😮
    Le métier dans certaines conditions est juste inhumain oui …

  • lucie- 13 février 2018

    waou, j’ai été captivée par ton texte que j’ai adoré.

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