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Atelier d’écriture #291 – Les rois du silence

Atelier d’écriture #291 – Les rois du silence

Même rituel : une photo, une inspiration.

Cette fois-ci, ces 3 hommes sur un banc…

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Texte

3 heures.

Cela faisait plus de 3h, que la chaleur étouffante de Sartène avait eu raison de sa veste.

Maintenant, c’était au tour de son front de se liquéfier en un minutieux et régulier goutte-à-goutte. Calme, dense, présent et tout à fait corse.

A croire que la casquette de Patriziu avait tout oublié de l’implacable soleil des hauteurs de son Ile.

50 ans.

50 ans loin des lauriers rose, des odeurs de thym, du bruit claquant de la pétanque freiné par le sable du terrain de boule. Les ruelles pavées, la vue imprenable sur le Sud de sa Corse et puis ce banc face à l’hôpital sur lequel il s’était assis. Rien n’avait vraiment changé. Et pourtant tout était si différent.

L’amitié indestructible qui le liait à Pasquale et Pietru avait volé en éclat un soir de mai 68. Cette nuit qui avait tourné court revint à sa mémoire vacillante.

Le vieux Peppone remplissait les verres d’une fraiche anisette quand les voix des frères Martoni vibraient à faire saigner les cœurs.

Et les 3 acolytes loin d’être anonymes, trinquaient aux événements parisiens. Riaient, chambraient, se gaussaient de voir une jeunesse de France prendre les pavés comme ils prendraient le maquis.

« Sous le maquis, la plage – mais ici c’est vrai ! »

 

Quand soudain, Colomba entra dans la taverne de Peppone. Le visage défait, les yeux embués de larmes. Ces longs cheveux noirs si mal peignés trahissaient le désarroi de celle qui avait chaviré les âmes et éveillé si souvent les sens de nos 3 amis sans qu’aucun n’ait pu soupçonner les agissements des 2 autres.

La garrigue corse a aussi le sens sacré de l’omerta.

 

En s’agitant, Pasquale fit bouger le banc et ramena Patriziu directement au temps présent.

– Ca fait combien de temps que nous sommes là, à attendre… C’est bien trop long… Il se passe quelquechose de grave, ou bien c’est fini…craigna –t-il en secouant sa tête entre ses mains

 

Pasquale n’était pas de ceux qui minorent les événements, ni qui cultivent l’optimisme. Encore moins de ceux qui voient le verre à moitié plein. D’ailleurs, c’est rapidement vide qu’il les enchainait chez Peppone.Son sens du tragique l’amenait souvent à prendre ses responsabilités. Et ce soir là, après le départ de Colomba : il décida d’éconduire l’ivresse pour le reste de sa vie.

– J’attends un enfant – avait-t-elle suffoqué en plongeant ses yeux dans les leurs, à tour de rôle. Chacun sa séquence. La clarté du message brouilla 15 ans d’amitié jusque là inébranlable.

 

Plaqués contre le bar par le souffle de ces 4 mots, les 3 amis n’avaient pas émis un son, ni même croisé leurs regards. Les jupons de Colomba avaient emporté leurs errances sauvageones et claqué la porte à un avenir paisible.

 

Pasquale avait épousé Colomba. Quand 3 ans après, Pietru hérita de son père, il acheta une maison sur les hauteurs de Sartène pour Colomba & Pasquale. Patriziu lui n’avait pas supporté la situation. Il était parti sans un mot et avait construit sa vie à Lille sans jamais revenir à Sartène.

 

Colomba ne sut jamais qui des 3 était le père d’Anton, le fruit de ses amours polyphoniques.

 

Il y a 4 mois, quand Anton appela Patriziu pour le prévenir de la mort de Colomba.

Il lui annonça également que sa fille attendait un enfant pour le mois d’Août.

 

Anton surgit sur le parvis de l’hôpital de campagne, se dirigea vers le banc. Pasquale releva la tête, Pietru se gratta la joue de manière compulsive, et Patriziu ota sa casquette

– Voilà, elle s’appelle Colombe et vous êtes arrière grand-père.

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