Atelier d'écriture

Atelier d’écriture #288 – Lost in Translation

Atelier d’écriture #288 – Lost in Translation
livre
Photo de © Leiloona

Une belle inspiration encore de la part de brick@book pour cet atelier d’écriture.Il clôture 2017 et nous donne envie de démarrer une nouvelle année encore plus littéraire et boulimique d’écriture.


Choc numéro 1 :   L’aéroport international Chérémétiévo à Moscou.

D’abord, Le froid. Redoutable, pénétrant vicieusement le peu d’espace laissé entre sa peau et ses vêtements. Il s’insérait partout, comme une onde et répandait outrageusement un frisson constant.

Choc numéro 2 : Tous ces visages aux pommettes saillantes qui les dévisageaient elle,  et sa petite doudoune Comptoir des Cotonniers, ridiculement inadaptée aux conditions locales.

Elle s’était sentie « à côté ».  Suffisamment étrangère et surtout particulièrement perdue.

Depuis 5 ans, Claire dirigeait une maison d’édition parisienne. Etait-elle heureuse ? Assurément.

Elle s’en était convaincue puisqu’elle passait son temps à publier tous les futurs best-sellers de développement personnel romancé !Les plus marquants «Parce qu’aujourd’hui les oiseaux chantent au petit-déjeuner sans l’ami Ricoré » , « Les 10 secrets du virus contagieux de la bienveillance » ou encore «  Dors, tu pleureras moins ».

Celle qui ne sortait jamais de l’hexagone de peur d’ébranler ses certitudes, n’aimait que la littérature russe. Elle idolâtrait le lyrisme slave, les turpitudes de l’âme, l’absolu sentimentalisme noyé dans la vodka du même nom.

Son maître : Tolstoï.

Sur la page FaceBook « Voyage en Tolstoïe » regroupant des admirateurs de l’écrivain, un fan russe avait signalé la découverte d’un manuscrit inédit de l’auteur. Claire avait saisi ce message comme une invitation. Il lui restait 56j de congés payés. Et puis, elle s’était avancée et venait de finir la relecture de « Rêve ta vie et trépasse » et tout cela enterrant Anna, son lévrier afghan. Seul être qui l’attendait le soir depuis 8 ans avec une marre de pisse laissée en cadeau dans l’entrée. Bref, elle était prête pour le grand voyage sur les terres de Guerre & Paix.

Une fois sur le sol moscovite, sans interprète, Impossible de comprendre les russes, sans application traduction, impossible de comprendre le cyrillique. Tant mieux.Elle adorait cet état, tout à fait nouveau pour elle. Une Scarlett Johansonn aux pays des soviets.

Les 3 premiers jours, elle était restée à l’hôtel, encore déboussolée, tentant de comprendre les programmes télés. Puis par la fenêtre, tentait de déchiffrer les panneaux dans la rue à l’aide d’un dictionnaire trouvé dans la chambre. Le 4eme jour,  elle finit par prendre le métro direction Arbatskaïa pour rencontrer Dimitri, le fan russe francophile, lanceur d’alerte du manuscrit.

Après, quelques vodkas au Mayak, ce bar select moscovite où les artistes côtoient écrivains et journalistes, ils s’étaient rendus chez Irina là où se trouvait leur Graal. Une fois les présentations faites, la jeune russe exhiba son trésor non sans fierté.

4 pages, 4 petites pages en cyrillique apparemment signées du maître.

Cette calligraphie précise, robuste, codifiée avait rendue Claire immédiatement humble. Dénudée de repères et vulnérable. Ses doigts parcouraient le papier jauni qui dégageait un souffle de liberté. En bas de page les signes :  Анна Каренина  должна умереть?  Анна Каренина  pour Anna Karénine mais que voulaient dire les suivants должна умереть?

Elle demanda à Dimitri de lui traduire le texte.

« Anna Karénine doit-elle mourir ?  » Mais? Il s’agissait là d’une possible fin alternative ?

A mesure que le jeune homme s’exécutait dans un français aussi approximatif que charmant, Claire s’enfonçait dans le cœur d’Anna. Elle vampirisait sa souffrance. Anna, bien trop éprise de vérité et de liberté, n’avait pas résisté à la culpabilité, aux conventions sociales et avait choisi la mort comme délivrance aux tourments de sa vie. Pour Claire, elle incarnait le courage dans la fuite.

Dimitri traduisait.

« Là, se dit-elle, regardant l’ombre projetée par le wagon sur le sable mêlé de charbon qui recouvrait les traverses, là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée de tous et de moi-même. ». Le lecteur découvreur marqua une pause, saisi.

Claire ouvrit les yeux. Une réflexion lui traversa l’esprit.

Et si ce chef d’œuvre finissait bien ? Aurait-il alors la même portée absolue et cautérisante que l’original ?

Dimitri replongea dans les signes du Maître.

« Anna reprit son souffle, entendit la chamade des replis de son cœur. Elle ne put se résoudre à sauter pensant à sa fille. Elle finirait par l’aimer aux confins de son être et ne pouvait perpétrer la souffrance et la culpabilité au delà des générations. Sa décision était son indulgence et une bienveillance envers elle-même qu’elle voulait rendre contagieuse et dont elle garderait le secret ».

Claire éclata de rire. Tolstoï coach de vie !

C’était là le meilleur livre de développement personnel romancé qu’il lui aurait jamais été donné de publier.

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2 commentaires

  • Estelle- 18 décembre 2017

    Belle idée pour ce texte !

  • Albertine- 18 décembre 2017

    Le développement personnel : ma bête noire ! Merci pour ce texte qui se moque avec finesse des manuels pour être heureux, mais se termine sur une pirouette optimiste ;-).

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