Atelier d'écriture

Atelier d’écriture #283 – 13 novembre, le courage de vivre

Atelier d’écriture #283 – 13 novembre, le courage de vivre

Déjà plusieurs semaines que je suis une assidue de l’atelier de bricabook. Une photo, une histoire.

 

Découvrez l’histoire du jour en version audio

 

Ou version texte


Qui est elle ? Face à moi dans ce train.

Belle à tomber. Naturellement sophistiquée et l’air cruellement ingénu.

Son regard absorbé par Romain Gary, plongé dans Clair de Femme – Edition Folio. Elle doit en être à la 10eme relecture tant les coins des pages sont cornés. Stigmate d’une caresse salivaire posée par un doigt doux accrochant les derniers mots d’une ligne pour avaler les suivants.

C’est vrai qu’il écrit bien ce Gary. Je me souviens un peu…

Elle tourne les pages tout en prenant soin d’annoter encore certains passages et de sécher quelques larmes.

Le roulis du train rapproche mon genou du sien. Un premier choc.

Elle est imperturbable. Moi aussi.

 

Depuis 2 ans, ma vie n’est qu’errance à peine contrôlée. Faux-semblant et vrai mensonge.

Je lutte pour sombrer. Mais toujours un coup de fil, un projet, un ami, une rencontre et je repars dans mon univers de tartufferie. Ca y est, voilà que j’étouffe encore, une bouffée de rien m’accapare. Besoin d’air.  Vivre quelquechose, vivre autre chose. En me levant, je bouscule son pied. Rien.

 

Je passe les portes entre les wagons et arrive sur la plateforme. Un bruit assourdissant envahi mes oreilles, convoquant à ma mémoire ceux que j’essaie si mal de fuir. Ma souffrance est magnanime, elle m’offre encore un peu de ressenti.

Je suis sur mes 2 jambes, écroulé.

Bon sang, Pourquoi ai-je pris ce train ?

Il semblait déployer la vertu du départ et la promesse de l’oubli.

Mais tout est toujours là. Implaccable et net. Le bruit sifflant et sec des balles, celui des corps qui tombent, les cris, les gémissements, l’odeur de la poudre mêlée à celle du sang.

Et le silence qui hurle dans la rue. J’étais là et je vois tout.

3h que le paysage défile sur cette France que j’ai tant parcourue, que j’ai tant aimée, qui m’a offert, appris, donné et qui m’a tant repris. Mon insouciance, mes espoirs, mes rêves, mes amis… Il faisait si bon ce 13 novembre.

 

J’appuie sur la poignée de la porte extérieure du wagon. Miraculeusement elle s’ouvre. Je regarde les arbres fondus en halo de verdure. Le vent fouette mon visage. Je pose mes pauvres pieds qui me supportent encore, sur la marche. J’ai terriblement envie de sauter. Peu importe l’issue. Je suis déjà cassé, agonisant. Etre enfin libre de ce passé qui s’impose constamment à mon présent. Sauter du train en marche.

 

« Monsieur, contrôle des billets s’il vous plait

Je me retourne. C’est elle. Elle tient fermement son folio écorné par la vie qu’elle lui mène.

– Pardon ?

– Votre billet ! Vous avez bien une place dans ce train ?

– … Euh… oui, je crois

– Donc partez avec moi donnez une chance à l’impossible. Vous n’avez pas idée à quel point l’impossible en a marre et à quel point il a besoin de nous…

 

Je reconnais les mots sublimes de Romain Gary dans cette bouche fardée. Ses mots qui savent si bien transcender la douleur, sublimer la mélancolie pour mieux magnifier la solidarité. Nos sourires se répondent. Sa main agrippe la mienne. Puis l’étreinte de son corps apaise mes tremblements.

Elle sent si bon la vie…

Sans que nos mains ne se désunissent, nous avons rejoint nos places dans ce train du renouveau.

 

Seul témoin de la scène : Clair de Femme. Resté là, sur la plateforme et encore balayé par le vent.


Autres textes

Sur les traces de René Girard
Suzanne
Ligne de Fuite 

Partagez cet article

Voir aussi...

10 commentaires

  • Blandine C- 13 novembre 2017

    J’aime bien la façon dont vous peigniez les univers.

  • Sabine- 13 novembre 2017

    Merci pour ce texte qui me parle beaucoup et pour cette référence à Gary. Que j’aime cultiver désormais cet impossible qui n’est bien souvent qu’apparent.

  • Estelle- 13 novembre 2017

    Très beau texte, il nous fait ressentir à quel point la vie est fragile et paradoxale, tantôt trop lourde à porter et tantôt légère. « Je suis sur mes 2 jambes, écroulé. » Superbement bien écrit…

  • Jean-Marc- 13 novembre 2017

    Apres avoir lu une bonne vingtaine de textes dans la journée, je me suis laissé aller à écouter le tien… et à me laisser bercer par ta voix et par la mise en voix.
    Un joli texte, une bel hommage aux victimes de ce 13 novembre et à l’impossibilité d’oublier. Et j’en sais quelque chose…
    Merci Elsa.

  • Valerie- 13 novembre 2017

    Un texte trés émouvant en ce 13 novembre,qui rappelle que deux ans après, la tristesse et le mal être des victimes des attentats est toujours là.

  • Leiloona- 15 novembre 2017

    Bel hommage tout en douceur et littérature. J’entraperçois ta sensibilité encore une fois à travers tes mots.

  • la fllibust- 15 novembre 2017

    Se laisser aller à ses émotions, venir en aide, écouter l’autre même en silence, et tout cela donne une belle histoire, et un bel hommage.

  • Nady- 16 novembre 2017

    Difficile de commenter ton sublime texte sur un thème qui me donne encore mal à notre France. Juste te dire que sa lecture m’à donné envie d’écouter la version audio et tout simplement MERCI !

  • adèle- 17 novembre 2017

    Un début très sensuel, une suite sombre et l’espoir à la fin. Tout y est !

    NB Je te conseille la lecture de « Le livre que je ne voulais pas écrire » d’Erwan Lahrer.

  • Angélique- 18 novembre 2017

    J’écoute et je ré-écoute ce texte…
    Ce 13 novembre restera gravé et accompagné de cette tristesse… Merci pour eux*, merci pour cet hommage.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.