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Atelier d’écriture #280 – Ombres & Lumière

Atelier d’écriture #280 – Ombres & Lumière

Dimanche soir, le rituel de l’atelier d’écriture initié par Bricabook . Une photo imposée et le cerveau mouline pour se laisser porter par l’inspiration.

Vous êtes de plus en plus nombreux à me questionner sur la façon dont tout cela fonctionne : c’est simple.

Rendez-vous sur le site d’Alexandra – Bricabook , consultez l’onglet « Atelier d’écriture » et lancez-vous !

Sans plus attendre, voici  l’objet d’inspiration. Mon texte, juste en dessous.

Et plus bas encore : la version audio pour ceux qui aiment qu’on leur parle au plus près du cerveau…

© Sandra Le Guen / Drawoua RéCréation
© Sandra Le Guen / Drawoua RéCréation

 

 

Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit.

C’est à l’aide d’une citation de Gibran qu’Amine démarrait ses lettres.

Emprunter ces pensées philosophiques était un moyen de prendre appui pour coucher ses mots et les border avec gratitude…  Accoucher de l’indicible.

Ses missives étaient toutes adressées à une personne, son fils.

Chaque dimanche, une lettre : un rituel auquel il ne dérogeait jamais.

Voilà qu’il entamait la 257eme. Toutes restées sans réponse.

Amine ne les postait pas, et puis Khalil ne lisait pas.

 

“Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit.”

Je t’ai tellement voulu Khalil. Tellement désiré. Après 3 filles, je me languissais d’avoir un petit garçon. Quand nous avons su qui se cachait sous ces couches d’amour et de chair, j’étais comme un fou. Chaque soir, j’enduisais le ventre de ta mère d’huile d’amande douce. Avec comme prétexte d’éviter d’accentuer les multiples vergetures témoin du passage de tes sœurs.

Quelle jolie façon quotidienne pour te sentir, te toucher, tisser notre lien. Ma main posée, juste sous le nombril, sa chaleur se diffusant comme un signal et toi, glissant sous la peau, tu venais taper cette main. Give me five mon fils ! 

Je souriais.

Et puis, ce jour, où le printemps prend ses quartiers d’été : tu es arrivé. Difficilement.

« Le liquide est teinté » qu’ils disaient… « Il faut le sortir. C’est trop long, On perd le rythme. »

J’entends ta mère pleurer et tenter de t’aider… et moi, hagard… ralenti par l’excitation ambiante. J’étais dans un monde parallèle, celui que les hommes redoutent : l’impuissance

« Sortez Monsieur s’il vous plait… »

J’avais tout imaginé mon fils. Ton 1er cri, notre 1er échange de regard , l’odeur de ta peau, ta petite main serrant la mienne pour de vrai. Enfin.

Tout… tout, sauf que tu ne serais pas comme dans mes rêves. Tout que sauf que ce petit bras serait atrophié, quasi mort. Contraint d’être soutenu et plaqué contre ton cœur.

Personne n’a su nous expliquer. En tous les cas, pas tout de suite…

Je n’ai pas eu ce 1er regard. Tout simplement, parce que je n’en ai pas voulu.

Je n’ai pas eu tes petits doigts qui serrent les miens parce que je ne t’ai pas tendu la main.

Et toi, tu m’as tant attendu.Ta patience a apaisé ma colère. Ton amour inconditionnel a désarmé ma rancoeur. Aujourd’hui, tu as 5 ans. Je te vois grand, beau et si fort. J’ai tant à apprendre encore en partageant ton chemin.

Je crois qu’enfin, comme le dit le poète , j’atteins l’aube, empli de gratitude envers toi mon fils.

Ton père si fière de l’être.. »

 

Amine termina sa lettre. Lécha l’enveloppe pour enfermer ses nécessaires confidences.

Il leva la tête, interpellé par la scène de théâtre qui se jouait à coté.

« Suivez-moi, Je suis votre Capitaine » lança Khalil.

Ce petit être de 5 ans sautait, dansait, courait. Ses sœurs l’avaient habitué à participer à leur spectacle d’ombres chinoises.

Khalil adorait jouer avec la lumière. Eclairer un peu plus les parts d’ombre de chacun des membres de sa famille.

Amine le fixait souriant de le voir si investi du rôle, Khalil lui répondit d’un clin d’œil.

Il ne lirait peut-être jamais ses lettres.

Il n’en avait nul besoin – le regard apaisé de son père et la fréquence de sa main dans la sienne le remplissaient dejà.

 

Version audio – Musique Sonate N°5 Ludwig Van Beethoven- Opus 24 – « Le Printemps »

 

 

 

 

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9 commentaires

  • Sabine- 16 octobre 2017

    Que de tendresse ! Ilest beau le témoignage de ce père !

  • elsa grangier- 16 octobre 2017

    merci infiniment !

  • Amor-Fati- 16 octobre 2017

    Ben mon colon… Scotché à mon écran jusqu’au bout.. Tellement d’émotion passée et de tendresse dans ces mots. Peut-être le plus joli et le plus émouvant de tous les textes lus ce matin; Et cette main tendue vers l’autre, et l’amor d’un père pour son fils, et … Merci pour ce joli moment et cette jolie plume.

  • elsa grangier- 16 octobre 2017

    ben me voilà en larmes 😉 Très touchée d’avoir touché ! Merci merci.

  • blandine Chancerelle- 16 octobre 2017

    J’ai mis du temps à voir le rapport avec le fil de l’image et puis, ça se tricote doucement et puis ça donne un bel ensemble, finalement très doux, très beau.
    Bravo.

  • Adele- 16 octobre 2017

    Un texte inattendu qui propose des émotions intimes, fortes. Aveu autant que confidence.
    Sur fond de poésie orientale, grâce au grand et inoubliable Khalil Gibran. L’equilibre est subtil et réussi.

  • Valérie- 16 octobre 2017

    C’est très beau, très dur… Le rejet du père devant le handicap de son fils tant attendu est difficilement soutenable. Puis gagné par les remords et porté par l’amour de son petit bout, il grandit, apprend et il réalise son erreur finissant par l’aimer et lui tendre enfin la main. Merci pour ce beau moment.

  • Jos plume- 17 octobre 2017

    J’aime beaucoup cette histoire d’amour père/fils. Le début énigmatique, nous fait tout supposer, puis petit à petit avec délicatesse on découvre le cheminement du père, son attente, sa peur, sa déception et enfin l’acception…Et surtout, surtout, cet amour partagé et très bien résumé dans la dernière phrase ! Un grand Bravo !

  • Leiloona- 18 octobre 2017

    Wouf …
    Le plein d’émotions …
    Ta patience a apaisé ma colère. Ton amour inconditionnel a désarmé ma rancoeur…. comment ne pas être retournée ?
    Jolie aussi la version audio. ♥