Journalisme et Education aux Médias

A 3 ans, on va à l’école bordel

A 3 ans, on va à l’école bordel

Douce ambiance, apaisée, sereine… c’est dans cette atmosphère qu’il apparaît ce matin.

On croirait un personnage tiré d’un James Bond.Veste kaki assortie d’une boutonnière asiatique. Mouvements lents, cotonneux, il s’approche et s’installe discrètement sur sa marque. C’est à peine si, accaparée par mes fiches, je le remarque. Lui, ne manque rien des émotions qui se jouent avant la prise d’antenne sur le plateau des Maternelles, ce 2 septembre lendemain de rentrée scolaire.

Regard aiguisé et rieur, oeil de lynx, l’humilité en avant, la dignité au bout de l’objectif, il saisit, capture ces petits moments, ce petit présent que nous vivons là tous ensemble et qui ne nous étonne plus. Lui, il sait que ce présent est précieux et qu’il forme une partie de son rêve d’Humanité.

Lui, c’est Reza. Photo-journaliste depuis plus de 35 ans. Sa renommée n’est plus à faire. Ses vies non plus.

Des portraits de Massoud, à ceux des enfants d’un Sarajevo assiégé  – son appareil a cliqueté dans ce monde chaotique et et tellement vivant à la fois.

 

Reza
Reza – le 2 septembre 2015

 

Son rêve d’Humanité, il est venu nous l’exposer en grand format sur les quais de Seine jusqu’à la mi octobre. Des portraits de réfugiés du monde et sept mots affichés en multi-langue : respect, paix, amitié, dignité, hospitalité et espoir.

Depuis 2013, Reza dispense des cours de photos dans un camp de réfugiés Syriens. Pourquoi ? Pour Reza, la photo comme art majeur permet l’éducation. Et quand on n’a plus rien, l’éducation reste et suscite l’espoir.

Jamais de photos de cadavres, jamais de misérabilisme, jamais de vision d’horreur.

Que de la poésie – comme celle, onirique et délicate du pays qui l’a vu naître : l’Iran.

Un vrai parti pris.

Est-il suffisant pour faire naître une prise de conscience ? Ou ne restera-t-il pas un simple voeu pieux ?

Le mien d’habitude, le mien souvent… mais pas ce soir

 

Hier c’était la rentrée des classes, ici en France.

Hier, j’accompagnais mes 3 enfants à l’Ecole – mes 2 filles par la main et mon fils du regard.

Hier, je souriais en voyant aussi tous ces petits de 3 ans entrer pour la 1ere fois dans la cour des grands.

Emue aux larmes de ce grand événement, j’imaginais leur 1ere journée de classe, et les suivantes et puis leur avenir tellement plus long que leur courte vie.

J’ai aimé cette journée entremêlée d’émotions, d’euphorie et d’inquiétude bienveillantes. Elle est passée.

Et puis, ce soir,  j’ai vu un autre enfant de 3 ans.

Celui-là n’allait pas à l’école. Il n’y a peut-être jamais mis les pieds d’ailleurs.

Celui-là, il n’avait pas de petit cartable vissé sur son dos. Il avait simplement un t-shirt rouge et un short bleu.

Celui-là, C’est son petit corps sans vie qu’on a ramassé, échoué sur la plage.

Un migrant ? un réfugié ? quelle importance aujourd’hui…Demain, on reparlera de sémantique populiste… demain.

Ce soir, L’Express titre « bébé retrouvé mort sur la plage – « la photo qui fait taire le monde » ».

Taire le monde ? J’ai l’espérance d’une antiphrase.

C’est plutôt la photo qui fait chialer le monde, qui fait vomir le monde, qui fait hurler le monde… mais certainement pas taire. Le mutisme est politique – et les politiques ne sont pas le monde.

 

Unknown

 

Que ce cliché fasse monter une clameur : que l’indignation fasse place à la solidarité et au peu d’humanité qu’il nous reste. Que ces ondes se répandent encore et encore sur les réseaux sociaux, comme ce soir. 

Naïvement, je pensais que la photo d’Hudea témoignait suffisament de l’horreur quotidienne de la population syrienne réfugiée dans les camps.

Elle s'appelle Hudea et elle a 4 ans.
Elle s’appelle Hudea et elle a 4 ans.

Oh mais qu’il est capricieux notre immobilisme… Il ne partira pas tant qu’il n’aura pas vu plus d’horreurs. Le monstre a faim. Nourrissons-le et vite.

Hey, Monsieur est servi !

Ce garçon était syrien- s’appelait Aylan (selon les media turcs).

Plus de 20% de la population syrienne est réfugiée. 4 Millions de personnes vivent dans les camps et dans des conditions précaires. Il y a quelques mois, je parlais de la vie dans les camps en relayant les papiers du site de l’ONU

Ce petit garçon est aussi afghan. Ce petit garçon est aussi africain. Ce petit garçon est surtout mort.

Mort de notre individualisme étriqué. De nos peurs souterraines. Mort de l’inertie ambiante fondée sur des responsabilités inavouées concernant ce drame qui se joue sur nos plages.

Amère ironie. Certains d’entre nous bronzaient encore là-bas, il y a quelques jours.

A 3 ans, on va à l’école bordel ! – on ne meurt pas sur une plage turque.

Tu vois Reza, mon rêve d’humanité à moi, c’est qu’on n’ait plus jamais à montrer ces clichés pour agir…

Ce soir, c’est devenu abominablement nécessaire.

Je t’embrasse.

Elsa

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5 commentaires

  • Atlan- 03 septembre 2015

    Que faire ? Avant même que ce tragique cliché soit publié, en lisant chaque jour des récits toujours plus insoutenables je me sentais étriquée, engluée dans une posture d’occidentale-pseudo-indignée, juive de surcroit bercée avec des récits d’exode… mais tellement impuissante … Que faire ? Etre bénévole? apporter des vêtements ?des crayons et des cahiers pour permettre aux enfants de dessiner ? poster des photos sur les réseaux, partir à Calais apporter des couvertures ? … bref je ne sais pas et j’aimerais tellement être utile et pas seulement « indignée ». En attendant, je serai place de la république samedi à 17h

  • La Petite Frip- 03 septembre 2015

    Emue aux larmes par ce touchant billet.. Je répond rarement aux choses diverses et variées (parfois avariées ) que je lis, mais aujourd’hui, peut-être parce que ma fille a fait son 1er jour mardi.., aujourd’hui je suis touchée, révoltée par ce que je vois..
    Merci Elsa , Merci

  • Sarah- 03 septembre 2015

    Bravo pour ce billet. On pense à lui et à tous les autres.

  • Hervé Hiolle- 03 septembre 2015

    Merci pour ce billet, chère Elsa. Je suis bouleversé par cette photo et par ce drame.

  • Charline- 04 septembre 2015

    Je suis bouleversée, et me sens tout aussi engluée comme le dit si bien Atlan. Je suis révoltée et aimerais tellement pouvoir faire qq chose qui ferait enfin bouger les choses. Mais quoi?! Moi aussi comme d’autre, je donne des vêtements, des crayons et des cahiers, quand vient la fin de l’année ce sont souvent des jouets et des paniers repas….mais cela sert il vraiment face a la réalité qu’on nous cache volontairement…. Comment faire et quoi faire pour que toutes ces situations évoluent et cessent???!!!! Merci beaucoup Elsa pour ce billet bouleversant et merci a ce fabuleux photographe.