Atelier d'écriture

ATELIER ECRITURE #292 : TERRA VERTIGO

ATELIER ECRITURE #292 : TERRA VERTIGO

Même rituel, une photo donne lieu à un texte inventé.

Cette fois-ci, ce phrare…

 

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Le baluchon bleu nuit n’en finissait pas de s’affaisser contre le mur. Déjà plusieurs heures qu’il avait été lancé là. Il allait bientôt empêcher toute possibilité d’ouvrir la porte.

Gabriel en souriait. Presque Ravi.

C’est au nombre de pli enroulé dans le tissu, qu’il reconnaissait la ferme complicité de son compagnon de solitude. Plus d’une demie douzaine d’années de bons et loyaux services à raison de 135 jours par an à 50m de hauteur.

 

Gabriel n’avait pas choisi d’être gardien de phare. Cela c’était imposé.

Depuis l’âge de 7 ans, ce trentenaire souffrait de vertiges constants. Un mal de terre.

De nombreuses otites soignées par la négligence d’une mère avaient eu raison de son oreille interne. Alors, sa vie était devenue un bateau ivre, si difficile à guider sur une terre mouvante.

 

Seul le sommeil, quand il réussissait à le trouver, l’apaisait. Accalmie de courte durée, car au réveil, le roulis se déclenchait instantanément. Ses yeux s’ouvraient sur un plafond glissant de bâbord à tribord, de tribord à bâbord. Pendant près de 20 ans, il avait opté pour une solution médicamenteuse, mais celle-ci avait considérablement entamé son foi.

Alors, en toute conscience, et après une visite de la Tour Eiffel, il avait stoppé la chimie et choisi la physique.

Car, la dame de Fer eut l’effet d’une révélation.

Dans les escaliers du monument, à mesure qu’il grimpait, son horizon balançait de moins en moins…L’altitude agissait positivement sur son oreille interne et devenait alors son gouvernail.

Quelle ironie : la hauteur calmait son vertige. Mais à une condition : grimper au moins à plus de 35m. Il lui avait fallu trouver une activité compatible avec ce nouveau permis de stabilité. Voilà : Gardien de Phare. Et du Phare de Chassiron, sur l’Ile d’Oléron !

Devenir le guide des bateaux, leur repère dans la nuit pour celui qui avait tant manqué d’appuis dans la clarté du jour.

Tous les 2 mois, il grimpait pour 45j seul dans cette colonne de pierre froide, étroite, sombre qui pour lui devenait rassurante, accueillante et ouvrait son horizon. C’est en franchissant la 180eme marche qu’il se sentait renaître. Une fois là-haut, tout devenait léger, tendre, clair et enivrant. La douceur de la brise maritime enchantait ses narines. Il fermait ses paupières et sentait ses pieds bien plantés sur le ciel ferme.

Gabriele levait ses bras avec justesse et stabilité. Il cherchait à les faire tutoyer les goélands, dont il captait l’oblique du piqué avec une précision incroyable.

 

Le meilleur moment : la ligne d’horizon droite, majestueuse et impériale que dessinait le coucher du soleil en bordant la mer. Autre instant féérique que L’Ange Gabriel dans les hauteurs de son phare, ne ratait jamais :  le lever du soleil. Non seulement parce qu’il éteignait la lumière de la nuit,  mais surtout parce qu’il pouvait à nouveau apprécier la droiture du loin. Les 45j passaient bien vite.

Et il allait falloir redescendre, ce qu’il redoutait, à chaque fois.

Gabriel saisit son fidèle baluchon, ferma la porte du phare et dans un soupir, amorçât sa descente. Il démarra doucement pour profiter encore un peu de sa précaire stabilité. Les marches défilaient sous ses pieds assurés, sa main gauche tenait délicatement la corde de fermeture du sac. Puis, l’appréhension l’accaparait, sournoise mais domestiquée. Son pied droit allait bientôt rencontrer la 47eme marche. Frontière immuable qui le ramènerait dans ce monde déséquilibré et sans repère.

Il sentait la prison de ses perceptions l’enfermer à mesure de la descente. Sa main se resserra autour de la corde du sac. 80eme marche. Il en restait encore 144. Maintenant, Ses deux mains touchaient les parois étroites de sa colonne de lumière dont il approchait l’ombre.

Il tanguait, voguait de Charybde en Sylla. Plus de boussole. Ses épaules se fracassaient contre le granit froid. 110eme marche. Il luttait pour garder le cap. A présent, plus de gouvernail.

La corde de son sac avait franchi son épaule depuis bien longtemps. Elle cisaillait le pli de son coude.150eme marche. Il plaqua son dos contre le mur pour tacher de ne plus sentir sa tête bringuebaler. Maintenant presqu’en aveugle, les omoplates épousant le mur, les bras tendus et fondus dans la pierre, les mains collées à la rampe il descendait. 200eme marche. Il ne lui en restait plus que 27.

27 interminables marches à franchir.

Voilà que sa main saisit la poignée de porte de sortie de son paradis d’altitude.

Il entendait des voix familières. Les mêmes qui l’avaient encouragé dans son odyssée infernale. A l’arrivée – ses amis l’attendaient.

Ils allaient maintenant le raccompagner chez lui, à la Rochelle, dans son appartement du 10eme étage.

Il y retrouverait la mer au loin, et sa ligne de flottaison.

 

 

 

 

 

 

 

 

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